Freydis — La Viking qui terrifia un continent
Fille d'Erik le Rouge, Freydis repoussa seule une attaque en Amérique du Nord. Portrait d'une exploratrice viking hors du commun.

Les sagas nordiques ne manquent pas de guerriers féroces. Mais rares sont ceux qui ont fait fuir un ennemi entier armés d’une seule épée et d’un cri de défi. Freydis Eiríksdóttir — fille d’Erik le Rouge, demi-sœur de Leif Erikson — est l’une de ces figures que l’histoire a presque oubliées. Les deux sagas qui la mentionnent en dressent des portraits si opposés qu’elle fascine encore les historiens un millénaire plus tard.
Fille d’Erik, sœur de Leif
Freydis naquit vers 965, fille d’Erik le Rouge, le fondateur de la colonie du Groenland. Selon la Saga des Groenlandais, elle était la sœur de Leif Erikson ; selon la Saga d’Erik le Rouge, sa demi-sœur (née d’une relation extraconjugale). Elle grandit dans l’une des familles les plus puissantes de la colonie, à une époque où les femmes nordiques jouissaient de droits que le reste de l’Europe ne connaîtrait pas avant des siècles : propriété foncière, divorce, autorité sur le foyer.
L’héroïne de la Saga d’Erik le Rouge
La Saga d’Erik le Rouge (Eiríks saga rauða) présente Freydis sous un jour héroïque. Elle accompagne l’expédition de Thorfinn Karlsefni au Vinland. Quand un groupe de natifs américains (Skraelings) attaque le campement, les hommes vikings, pris de panique, commencent à fuir.
Freydis, alors enceinte de plusieurs mois, sort de sa tente et les interpelle : « Pourquoi fuyez-vous ces misérables ? Des guerriers tels que vous devriez les massacrer comme du bétail ! » Voyant qu’ils continuent de fuir, elle ramasse l’épée d’un homme tombé. Face aux assaillants qui avancent, elle découvre sa poitrine et frappe la lame contre elle en hurlant un cri de guerre.
Les Skraelings, terrifiés par cette apparition, prennent la fuite. L’attaque est repoussée. Les hommes, honteux, reviennent au camp. Thorfinn Karlsefni reconnaît son courage.
La criminelle de la Saga des Groenlandais
La Saga des Groenlandais (Grænlendinga saga) raconte une toute autre Freydis. Ici, elle organise sa propre expédition au Vinland en partenariat avec deux marchands islandais, Helgi et Finnbogi. L’accord prévoit un partage équitable des profits, mais les tensions commencent dès le départ : Freydis embarque secrètement plus d’hommes que convenu.
Au Vinland, les conflits s’enveniment. Freydis réclame les maisons construites par Leif, forçant les frères à s’installer ailleurs. Après des mois de disputes, elle rentre chez son mari Thorvard et lui ment : elle prétend que les frères l’ont battue et menace de divorcer s’il ne la venge pas.
Thorvard rassemble ses hommes et massacre Helgi, Finnbogi et tous les hommes de leur camp pendant leur sommeil. Quand ses hommes refusent de tuer les cinq femmes du groupe, Freydis saisit une hache et les abat elle-même.
De retour au Groenland, elle fait passer les frères pour des colons restés au Vinland. Mais la vérité finit par émerger. Leif, informé, fait torturer trois des hommes de Freydis jusqu’à ce qu’ils avouent. Il déclare : « Je ne peux pas faire à Freydis, ma sœur, ce qu’elle mérite », mais prédit que ses descendants n’auront jamais de prospérité. La saga conclut que chacun pensa du mal d’eux par la suite.
Deux sagas, une femme
Comment concilier l’héroïne courageuse et la meurtrière impitoyable ? Les historiens débattent encore. Les sagas furent écrites au XIIIe siècle, des siècles après les faits, par des auteurs chrétiens islandais qui n’étaient pas des témoins directs. Chaque saga porte ses propres biais littéraires et moraux.
Certains chercheurs pensent que les deux récits pourraient être partiellement vrais — Freydis ayant participé à plusieurs expéditions distinctes. D’autres y voient deux traditions orales divergentes sur le même événement, déformées par des siècles de transmission. Une femme aussi indépendante et violente ne cadrait pas avec l’idéal chrétien médiéval — la noircir dans une version était presque inévitable.
Ce qui est constant dans les deux sagas : Freydis est décrite comme l’une des femmes vikings les plus fortes (one of the strongest female Vikings, selon les médiévistes). Elle ne se laisse dicter sa conduite par personne.
Le pouvoir des femmes vikings
Si Freydis fascine autant, c’est qu’elle incarne les contradictions de la condition féminine viking. Les femmes nordiques détenaient les clés du foyer — littéralement et symboliquement. Elles géraient les fermes pendant les expéditions, héritaient de biens, pouvaient divorcer, et certaines occupaient des rôles spirituels (prêtresses de seiðr).
Mais elles évoluaient aussi dans une société profondément guerrière, où l’honneur se gagnait par la force. Freydis ne se contenta pas du pouvoir domestique traditionnel — elle se projeta dans l’espace masculin de l’exploration et de la violence, avec une détermination que même les auteurs des sagas ne purent ignorer.
Qu’elle ait été héroïne, criminelle, ou les deux, Freydis refusa un rôle de spectatrice. Dans un monde où l’honneur était la seule monnaie qui survivait à la mort, elle forgea le sien à sa manière — brutale, controversée, inoubliable. Mille ans plus tard, les médiévistes débattent encore de son cas, et son nom résonne là où tant d’autres ont été oubliés.
Cet article accompagne l’épisode M01 de Somnia — Les Vikings & la Mythologie Nordique. Découvrez aussi notre guide complet sur les Vikings et le portrait de Leif Erikson — Le Viking qui découvrit l’Amérique.
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