Comment vivait-on à Rome ?
Insulae de sept étages, thermes sociaux, garum dans presque tous les plats : la vie quotidienne dans la Rome impériale, loin des clichés de marbre.

Oubliez une minute les gladiateurs, les légions et les empereurs. Penchez-vous plutôt sur les gestes ordinaires d’un habitant de Rome au IIe siècle. Comment il se réveille. Où il dort. Ce qu’il mange. Ce qu’il sent en ouvrant sa fenêtre. Cette Rome-là, la Rome des corps quotidiens, est souvent plus dépaysante que celle des grands récits.
La ville qu’on n’imagine pas
Sous l’empereur Trajan, vers 117 apr. J.-C., Rome compte probablement un million d’habitants. C’est la plus grande ville d’Europe ; elle le restera pendant plus de quinze siècles. Londres, en comparaison, n’atteindra ce chiffre qu’en 1801.
Mais ce million de personnes tient dans un espace serré, ceint par les murailles. La ville est dense, verticale, bruyante, inflammable. Rien à voir avec les vastes plans de marbre des reconstitutions numériques qu’on voit sur YouTube.
Les insulae : plus on monte, plus on descend
Les deux tiers des Romains vivent dans des insulae — des immeubles locatifs de cinq à sept étages, parfois plus. La ville en compte environ 46 000 dès 150 av. J.-C., contre seulement 1 800 domus (maisons individuelles) de riches.
La logique est l’inverse de celle d’aujourd’hui. Le rez-de-chaussée et le premier étage sont les plus chers : fenêtres larges, hauteurs de plafond décentes, accès direct à l’eau (fontaines publiques à proximité), murs épais qui protègent du froid.
Plus on monte, plus c’est pauvre. Le dernier étage (cenaculum summum) est l’enfer : plafonds bas, fenêtres rares ou absentes, chaleur étouffante l’été, froid pénétrant l’hiver, pas d’eau qu’on puisse monter sans galère, et risque permanent d’incendie ou d’effondrement. Les Romains les plus pauvres y vivent à quatre ou cinq dans une seule pièce de quelques mètres carrés.
Juvénal, au IIe siècle, se moque des propriétaires : « Un poète peut vivre à la campagne pour le prix d’un appartement obscur à Rome. » Les prix du logement urbain étaient déjà un sujet.
Les incendies sont le cauchemar numéro un. Les étages supérieurs sont en bois ou en torchis. Une lampe renversée, un brasero mal éteint, et tout un immeuble part en fumée — parfois avec ses occupants. Crassus, le général de Spartacus, avait bâti une partie de sa fortune en rachetant à vil prix les immeubles qui brûlaient : ses équipes d’esclaves arrivaient sur place, négociaient le prix avec le propriétaire désespéré, puis éteignaient l’incendie une fois l’acte de vente signé.
Le rythme de la journée
Rome se lève avant le soleil. Les citadins ouvrent leurs volets vers 4 ou 5 heures du matin. La journée se compte en douze heures de jour et douze heures de nuit, mais dont la durée varie selon les saisons : une « heure » d’hiver dure 45 minutes de nos minutes actuelles, une « heure » d’été 75 minutes.
Petit-déjeuner (jentaculum) : minimal. Un peu de pain, du fromage, parfois des olives. Vers 6 heures. Les Romains ne mangeaient pas le matin comme on le fait aujourd’hui.
Matin de travail : artisans dans leurs ateliers, commerçants dans leurs tabernae (boutiques ouvertes sur la rue), fonctionnaires au forum, avocats dans les basiliques. Les clientes pauvres passent chez leur patronus pour la salutatio matinale — un rituel d’allégeance où l’on reçoit en échange un petit panier de nourriture (sportula) ou quelques pièces.
Déjeuner (prandium) : rapide, souvent debout, parfois dans un thermopolium — l’ancêtre du fast-food, avec des récipients de céramique encastrés dans un comptoir de marbre, où l’on gardait au chaud plats de viande, pois chiches, ragoûts. Pompéi en a conservé des dizaines, parfaitement préservés sous les cendres.
Après-midi aux thermes : pour beaucoup, c’est le moment clé de la journée.
Dîner (cena) : le repas principal, commencé vers la fin de l’après-midi. Les riches mangent couchés sur des banquettes (triclinium), trois par trois. Les plus modestes dînent assis sur des bancs, en famille. Le repas peut durer des heures.
Nuit : on se couche tôt. Les rues ne sont pas éclairées ; sortir après la tombée du jour est dangereux. Juvénal conseille : « Tu es imprudent si tu vas dîner sans avoir fait ton testament. »
Le garum : la signature olfactive de Rome
Le garum (ou liquamen) est présent dans presque tous les plats romains. C’est une sauce de poisson fermenté — faite en laissant macérer des poissons entiers (anchois, maquereaux, thons) avec leurs entrailles, sel et herbes, au soleil, pendant plusieurs semaines, puis en filtrant le liquide obtenu.
L’odeur, brutale, caractéristique, suit les Romains partout. Elle imprègne les cuisines, les marchés, les vêtements. Les quartiers de production (notamment en Hispanie, dans l’actuelle Andalousie) étaient si odorants qu’on les installait hors des villes.
Pourquoi cette passion ? Parce que le garum apporte ce qu’on appelle aujourd’hui l’umami — la cinquième saveur, glutamique, profondément salée, qui rehausse les autres goûts. C’est l’équivalent fonctionnel du nuoc-mâm vietnamien, de la sauce soja, de la colatura italienne moderne qui en est la descendante directe.
Les meilleurs garums coûtaient aussi cher que les grands vins. Un amphore de garum de qualité pouvait valoir plusieurs mois de salaire d’artisan. Les pauvres achetaient des variantes bon marché. Tout le monde en consommait.
Les thermes : la vraie place centrale
Si la Rome impériale a un cœur social, c’est le balneum, les bains publics. La ville en compte plus de neuf cents à son apogée — du petit bain de quartier à l’immense complexe thermal impérial comme les thermes de Caracalla (1 600 baigneurs simultanés) ou de Dioclétien (3 000).
On y entre l’après-midi, vers 14 ou 15 heures. L’entrée coûte un quadrans — un quart d’as, moins qu’un pain. Les enfants et les soldats entraient gratuitement. La plupart des thermes impériaux étaient financés par l’État ou par les empereurs pour entretenir la faveur populaire.
Le parcours suit un ordre précis. On commence par l’apodyterium (vestiaire), où on laisse ses vêtements sur des étagères avec un esclave gardien (les vols étaient fréquents). On passe à la palaestra (cour d’exercice) pour un peu de sport — lutte, gymnastique, jeu de balle. On entre dans le tepidarium (pièce tiède) pour s’acclimater. Puis au caldarium (pièce très chaude, comme un sauna humide), chauffée par l’hypocauste — un système ingénieux de sol surélevé sur pilotis avec de l’air chaud circulant dessous. On termine par le frigidarium (piscine froide), qui resserre les pores et tonifie le corps.
On s’enduit d’huile d’olive. Puis un esclave — ou soi-même — racle la peau avec une strigile, petite lame courbe en bronze, pour enlever la crasse et l’huile ensemble. Le savon, à proprement parler, est encore rare.
Mais les thermes ne sont pas seulement un bain. Ils sont un lieu social total. On y discute affaires. On y lit les dernières nouvelles affichées. On y rencontre des amis. On y consulte un médecin. On y rencontre une courtisane ou un amant. Certains y font aussi leur sieste, bercés par le bruit de l’eau.
Sénèque, qui habitait au-dessus de bains publics, se plaignait dans une de ses Lettres du vacarme permanent : ahanements des lutteurs, claquements des baigneurs qui se massaient, cris des vendeurs de boissons, chants des baigneurs dans les bassins. La Rome antique ne connaissait pas le silence urbain.
L’odeur de la ville
Une étude publiée en 2024 a tenté de reconstituer scientifiquement l’atmosphère olfactive de la Rome impériale. Résultat : un cocktail difficile à imaginer.
Les déchets humains, évacués dans les latrines publiques (les forica, où l’on s’asseyait sur des dalles de marbre percées, par dix ou quinze, en conversant — le Romain n’avait aucune intimité du besoin), ne sont que partiellement traités par les égouts. La Cloaca Maxima, l’immense collecteur souterrain, fonctionne — mais imparfaitement. Les étages supérieurs des insulae vident parfois leurs pots de chambre directement par la fenêtre, avec la formule rituelle « gardez-vous de l’eau ! ».
À cela s’ajoutent :
- La fumée de bois des milliers de foyers domestiques et des thermes (consommation énorme de combustible pour chauffer les bains chauds).
- Les odeurs de nourriture : garum, pain chaud, viande rôtie, huile de friture.
- Les parfums des temples (encens, myrrhe), des femmes riches (parfums à base de safran, de rose, de nard), des apothicaires.
- Les effluves animales : chevaux, mules, ânes qui transportent tout (aucun véhicule à roues n’était autorisé dans la ville la journée — le bruit des sabots sur les pavés la nuit empêchait Sénèque de dormir).
- Les ateliers : les fullonicae (blanchisseries) utilisaient de l’urine fermentée comme détergent. L’ammoniac décompose les graisses. Des récipients publics étaient installés dans les rues pour collecter l’urine des passants, que les blanchisseurs achetaient à prix fixe. La toge la plus blanche de Rome sortait souvent d’une cuve d’urine.
Hiérarchies visibles dans les corps
Un œil exercé pouvait situer socialement n’importe quel Romain en le regardant passer.
La toge était réservée aux citoyens. Sa couleur et ses bordures indiquaient le rang : blanche pour le citoyen ordinaire, bordée de pourpre (toga praetexta) pour les magistrats et les enfants nés libres, entièrement pourpre pour les triomphateurs et les empereurs. La toge est lourde, inconfortable, difficile à draper — les Romains la portaient surtout dans les cérémonies et au forum, et la laissaient de côté à la maison.
Les femmes portaient une stola (robe longue) par-dessus une tunica, le tout couvert par la palla (grand châle). Les prostituées, elles, devaient porter la toge — comme marque d’infamie légale.
Les esclaves ne portaient pas de vêtements distinctifs — une proposition sénatoriale d’imposer un uniforme avait été rejetée sous Auguste, par crainte que les esclaves réalisent leur nombre (environ un tiers de la population de la ville). Mais ils étaient reconnaissables à la qualité grossière de leurs tissus et, pour certains, au collier en bronze portant le nom du maître.
Ce qui dure, ce qui surprend
Beaucoup d’aspects de la vie romaine ont disparu. Les latrines collectives, les dîners couchés, les toges, le garum, les clients qui font la queue chez leur patron à l’aube.
D’autres sont étonnamment proches de nous. Les immeubles locatifs hauts et inégaux. Les repas rapides debout à un comptoir. Les bains turcs qui sont la survivance directe des thermes. Les complaintes contre les loyers, le bruit, les embouteillages, la pollution olfactive.
Quand on lit les lettres de Pline le Jeune ou les satires de Juvénal, on rencontre des gens qui se plaignent de la vie urbaine comme on s’en plaint encore aujourd’hui. Et on se dit, lisant par exemple ce vers de Juvénal — « Qu’il est dur de vivre à Rome » —, que deux mille ans plus tard, on n’a pas inventé grand-chose.
Cet article accompagne l’épisode Somnia Rome Antique — Des Légions aux Gladiateurs. Découvrez aussi Le Colisée et les gladiateurs et notre guide complet sur la Rome antique.
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