Samhain — La nuit celte cachée derrière Halloween
Avant les citrouilles, il y avait le feu, les morts à la table et les portes du Sidh entrouvertes. Comment Samhain, fête celte vieille de 2000 ans, est devenue Halloween.

Chaque 31 octobre, des millions d’enfants sonnent aux portes déguisés en fantômes, en sorcières, en créatures de nuit. Ils ne le savent pas, mais ils perpétuent un rite celtique vieux de plus de deux mille ans. Avant Halloween, il y eut Samhain — la nuit où les Celtes croyaient que la frontière entre les vivants et les morts devenait plus mince qu’un souffle. Retour sur la plus longue survie religieuse de l’histoire européenne.
Quatre fêtes, un calendrier
Le calendrier celte ne s’organisait pas autour des solstices et équinoxes, comme beaucoup de traditions méditerranéennes. Il se fondait sur quatre grandes fêtes qui marquaient les transitions agricoles et rituelles de l’année :
- Imbolc (1er février) — sortie de l’hiver, retour de la lumière, fête de la déesse Brigid, bénédiction du bétail et des femmes enceintes.
- Beltane (1er mai) — début de l’été, allumage des grands feux, passage des troupeaux entre deux brasiers pour les purifier.
- Lughnasadh (1er août) — début des moissons, fête du dieu Lugh, grands rassemblements tribaux, mariages temporaires.
- Samhain (1er novembre) — fin des récoltes, entrée dans l’hiver, nuit où l’Autre Monde s’entrouvre.
Samhain est la plus sombre des quatre, et sans doute la plus chargée symboliquement. Le nom, en irlandais ancien samain, signifie probablement « fin de l’été ». Prononcez « sao-inn ». En gaélique moderne, c’est aussi le nom du mois de novembre entier.
Une nuit sans serrure
Samhain marquait la fin de l’année celtique et le début de la suivante. C’était une nuit liminale, un seuil. Les récoltes étaient rentrées. Le bétail était redescendu des pâturages d’été vers les étables. Le vent avait changé. Tout ce qui devait être conservé pour l’hiver avait été salé, séché, enfermé.
Dans cette bascule, les Celtes croyaient que la frontière entre le monde des vivants et l’Autre Monde — le Sidh en Irlande, Annwvyn au pays de Galles — devenait poreuse. Les défunts pouvaient revenir un soir. Les créatures du Sidh, les áes sídhe (« peuple des collines »), pouvaient traverser. Tout contact avec l’invisible, cette nuit-là, était possible.
On laissait une assiette pour les morts. On allumait des feux immenses sur les collines — après avoir éteint tous les foyers domestiques pour les rallumer à partir du feu sacré. On portait des masques et des déguisements, non pour s’amuser, mais pour se confondre avec les esprits et ne pas être emportés avec eux. On racontait les ancêtres près du feu. On mangeait ensemble. On ne sortait pas seul.
Certaines coutumes irlandaises, encore attestées au XIXᵉ siècle, descendaient directement de Samhain : les jack-o’-lanterns sculptés dans des navets (puis des citrouilles, plus faciles à creuser, une fois les Irlandais en Amérique), les tournées d’enfants masqués réclamant nourriture, les chansons de l’au-delà, les feux allumés sur les hauteurs.
Le Sidh et l’Autre Monde
Pour comprendre Samhain, il faut saisir la cosmologie celtique de l’après-vie. Les Celtes ne croyaient pas à un enfer. Pas non plus à un paradis au sens chrétien. Pas de jugement dernier. Pas de péché originel. Après la mort, on franchissait un seuil, pas un tribunal.
Le Sidh — prononcez « chi » — est ce lieu de l’autre côté. Un royaume parallèle, accessible par les collines creuses (les síd, tumulus néolithiques réinterprétés par les Celtes), par les brumes marines, par les sources d’eau vive, par certaines nuits de l’année. Dans le Sidh, personne ne vieillit. On y festoie sans fin. Le lait y coule et le miel y est abondant. Les défunts continuent d’exister, intacts, dans une autre épaisseur de réalité.
Cette vision a une conséquence directe sur le rapport à la mort. Les Celtes combattaient parfois avec une insouciance qui stupéfiait les Romains — parce que, pour eux, mourir bien ne menait pas à un enfer à craindre. Diodore de Sicile rapporte même que certains empruntaient de l’argent en promettant de rembourser dans l’Autre Monde. Le prêt était sérieux.
Samhain est la nuit où cette proximité devient sensible. Pas un jour de terreur, mais un jour de présence accrue. Les morts sont proches. Les bons comme les mauvais. On s’arme de rites, de feux, de compagnie, de masques.
Du paganisme à la christianisation
Quand le christianisme se diffuse en Irlande, en Gaule puis en Bretagne, il rencontre Samhain sur son chemin. L’Église, en général, préfère déplacer les fêtes païennes plutôt que les interdire frontalement — c’est plus efficace. En 609, le pape Boniface IV institue une fête de Tous les Martyrs au 13 mai. Mais en 835, le pape Grégoire IV officialise le déplacement au 1er novembre.
Le choix de la date n’est pas neutre. En plaçant la Toussaint (All Hallows’ Day) au 1er novembre, juste sur Samhain, Rome propose une version chrétienne du même besoin : honorer les morts, faire mémoire des absents. La veille, le 31 octobre, devient la Veille de la Toussaint — All Hallows’ Eve, contractée en Hallowe’en, puis Halloween.
Dans la plupart de l’Europe catholique, le rituel civil de la nuit du 31 disparaît peu à peu — remplacé par les visites au cimetière le 1er novembre, les messes, les chrysanthèmes. Mais en Irlande, le christianisme arrive tard (au Vᵉ siècle avec saint Patrick) et se mélange durablement avec le substrat païen. La Toussaint y absorbe Samhain sans l’effacer complètement. Les feux, les masques, les tournées de quête survivent, réinterprétés sous un vernis chrétien.
Le voyage vers l’Amérique
Le saut décisif vient au XIXᵉ siècle. La Grande Famine irlandaise (1845-1852) pousse plus d’un million d’Irlandais à émigrer vers les États-Unis. Ils emmènent avec eux leur langue, leurs chansons, leurs saints — et leur Samhain devenu Halloween.
Sur le sol américain, la coutume rencontre des conditions nouvelles. La citrouille, plus grosse et plus facile à sculpter que le navet, remplace ce dernier pour faire les lanternes. Les tournées d’enfants — trick-or-treat — se codifient dans les années 1930-1940. Hollywood s’en empare. Le marketing fait le reste.
À la fin du XXᵉ siècle, Halloween est devenu une fête mondiale — Japon, France, Allemagne, Australie. Peu de gens, en décorant leur porche d’araignées en plastique, savent qu’ils tendent la main, à travers quatre continents et deux mille ans, vers un peuple de Gaule et d’Irlande qui, chaque premier novembre, laissait la porte entrouverte aux morts.
Les traces françaises
On oublie parfois que la France a aussi ses survivances de Samhain. En Bretagne, la culture celte a persisté bien après la conquête romaine. La fête de la Toussaint y a longtemps eu une intensité particulière — avec les Anaon (les âmes des défunts qui reviennent cette nuit-là), les tables laissées servies, les récits autour du feu.
L’Ankou, personnification bretonne de la Mort, tirant sa charrette dans les campagnes, est un héritage direct de cet imaginaire celto-breton. Anatole Le Braz, folkloriste breton de la fin du XIXᵉ siècle, a recueilli dans La Légende de la Mort un corpus impressionnant de croyances sur la nuit de la Toussaint — visites d’outre-tombe, repas fantomatiques, signes à lire dans le feu. Tout cela, très clairement, descend de Samhain.
En Auvergne, autrefois terre des Arvernes (le peuple de Vercingétorix), certains villages allumaient encore des grands feux le 1er novembre au début du XXᵉ siècle — la tourraille, mélange de Samhain et de Beltane, vestige tardif d’un calendrier qu’on ne comprenait plus.
Ce que cela nous dit
Halloween est l’ombre moderne de Samhain. Deux mille ans après la conquête romaine, quinze siècles après l’interdiction du druidisme, onze siècles après la récupération chrétienne de la date — la nuit du 31 octobre continue d’être, partout dans le monde occidental, une nuit où l’on joue avec la frontière entre les vivants et les morts.
Les formes ont changé. Le fond demeure. Une civilisation peut perdre ses royaumes, ses druides, ses prêtres, sa langue même. Ses grandes nuits, elles, peuvent passer d’une religion à l’autre sans jamais cesser d’exister. Une ville brûle en un jour. Une fête met des siècles à quitter un calendrier.
Cet article accompagne l’épisode C04 de Somnia — Les Celtes & le Monde des Druides. Découvrez notre guide complet sur les Celtes et Les druides — Vingt ans de savoir sans écrire.
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